Deux choses à propos de mes chaussettes-Chose 1

 beekeeper

Il y a trois ans, j’ai entrepris de changer radicalement mon rapport à l’écriture, de passer de la caresse éternelle du papier à l’empoignade vigoureuse. J’écris depuis toujours comme une abeille fait du miel. Mais pour que ma production puisse être gputée, il fallait soit compter sur la visite d’un ours, soit être à la fois l’abeille et l’apiculteur.

Et cette deuxième fonction, recueillement, tri par essence, mise en pots, c’est à dire ici en histoires, en articles, en corps, nécessita un changement de mon mode de vie. Je rebondis sur le mot « mode ». Pour l’urbaine que je suis, et dans mon milieu, il faut un gros minimum pour être à peu près physiquement raccord, (sachant que refuser totalement d’être raccord est un métier en soi, une vocation à laquelle il faut vouer sa vie). Ca implique une discipline, coûteuse, surtout en temps passé et en énergie. Il me fallait m’adapter à ma nouvelle nécessité temporelle essentielle à ma pratique, sans grincer à mes propres yeux, (éduqués par plusieurs décennies de références glamour) ni à ceux de mon non moins éduqué entourage. Et ceci nécessita une réflexion soigneuse, un audit du moindre geste de mon quotidien afin d’alléger la charge d’absurdités à gérer. Je développerai peut-être, si ça vous intéresse la façon dont j’ai fait de la place dans mon temps ainsi que dans mes placards, pour y conserver l’essentiel de l’amour et de l’amitié ainsi que de quoi garantir aux miens une vie et des visions agréables tout en écrémant radicalement le superflu et ceci, afin d’offrir à ma discipline l’espace nécessaire. Mais déjà, l’expérience suivante peut vous inspirer.

Je remarquais, car j’étais attentive à tout, qu’une rage quotidienne me prenait lorsque j’avais une chaussette dans une main et que je ne trouvai pas l’autre. 10390350235_bf61a47bd4_zJe mesurais le temps passé à courir après les deuxièmes chaussettes, la quantité d’énergie que représentaient cette chasse ainsi que la douloureuse gestion d’un sentiment matinal d’échec et de fatalité. A peine levée, je me confrontais au dépit et à une insatisfaction vis-à-vis de moi-même d’avoir échoué, de m’être mise en retard et d’avoir à programmer, dans un agenda déjà tendu, l’achat de nouvelles chaussettes en urgence. Ma rage ne concernait pas l’objet, mais l’impression d’en être la proie, l’esclave et avec lui, d’un système qui broie à force d’imposer des gestes inutiles. Avec la chaussette c’est de la vie qui est perdue, et pour vraiment pas grand chose. Ce morceau de microfibre est l’élément émergé d’une obscure machination destinée à m’asservir.
Une idée m’est venue. Celle de n’acheter que des paires de chaussettes noires, neutres, rigoureusement identiques dans un modèle pratique et vendu partout qui me convenait. Dans cette colonie de chaussettes, aucune ne se sentit plus jamais seule. C’est une communauté échangiste qui gère ses amours et ses ruptures en toute autonomie ;l’émancipation de la chaussette en quelque sorte. De temps à autres, quand je passais devant un rayon, j’en achetais quelques paires, histoire de compenser la perte qui bien qu’invisible, restait inévitable.
Voilà trois ans que cette préoccupation absolument inutile m’a quittée. Exit l’échec dès le réveil ! au contraire, chaque matin me rappelle la fierté d’avoir été maligne, d’être capable d’esquiver l’écrasement, le bonheur de m’être réapproprié mes pensées matinales, les meilleures, les plus fertiles.

Et vous, avez-vous une astuce pour gagner du temps de cerveau ?

Photo: Ion Chibzii
Work of the beekeeper – laborious work (1993).
The village Pascauti, Rascani district, Moldova.
sur flickr

Photo: superscheeli
e Socke
sur flickr

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