Qu’est-ce qu’il y a encore madame H ?

Des détenus forcés de rester debout, immobiles dix heures d’affilée dans les camps de concentration. Des résistants contraints à des postures statiques assises. L’immobilité forcée fait partie du florilèges des pires tortures infligées.

Cet hôpital est beau. Le hub est semblable a celui d’un aéroport. Vaste et lustré. Et il faut voir les services : à la pointe de la pointe. Madame H, 98 ans, y est parfaitement soignée pour sa double pneumonie. Bon, elle est sur le fil, mais à force de technologie, la vie, à petits pas, gagne parait-il du terrain. Chaque jour, une petite mesure s’abonnit. On ne lâche rien. Elle qui courrait partout quelques jours plus tôt, la voici allongée, perfusée, oxygénée, couvée comme un oeuf, mesurée finement en permanence : pH, po2, CO2, saturation, fréquence cardiaque, tension artérielle, urée…Au service soins intensifs, la plateforme de contrôle pilote ses données nuit et jour. La vie en ces lieux est précieuse et sauvegardée coûte que coûte.
Elle ne bouge pas. Sauf les lèvres. Il faut se pencher pour percevoir les mots soufflés, la faire répéter, prendre le temps. Le temps, voilà bien ce qui manque à une équipe saturée d’urgences. Madame H grimace, ses yeux sont perdus dans un vague effroi. La famille est là. C’est une femme très aimée. Le personnel de l’équipe est compétant et bienveillant. Bien que les horaires de visites soient stricts, ils laissent la famille rester tard. Madame H est très fatiguée. Elle a besoin d’aide pour le moindre geste. Les soins sont une torture. Un masque à oxygène violemment pulsé pendant deux heures toutes les deux heures brûle ses muqueuses. Sa bouche et sa gorge sont de papier de verre. Elle a peur de la nuit. La nuit, il n’y a pas sa famille. Personne pour la faire boire, humecter ses lèvres craquelées, tenir sa main, plaider auprès du personnel soignant qu’ils lui autorisent quelques pauses,.

« Ca suffit » a-t-elle murmuré un peu plus tôt dans la journée « Je n’y crois pas ». Madame H a toujours été lucide et intuitive. Les enfants se sont mis à douter de sa guérison. Lorsqu’ils ont interrogé le bienfondé de la poursuite de ce traitement, il leur a été répondu qu’elle était presque guérie et que ça valait la peine de continuer. Un chef de service est même venu la motiver en personne. Il y a un protocole : tant que… ils continuent.   » Ne s’agirait-il pas d’acharnement thérapeutique ?  » a suggéré la famille. « Non », leur a-t-on répondu,  » en aucun cas « ! N’ont droit a cette appellation que que certaines thérapies très invasives et disproportionnées quant au résultat, mais pas les soins prodigués, aussi pénibles soient-ils, si les analyses sont encourageantes et s’il reste une chance de maintenir la personne en vie.  » De quelle vie s’agit-il ? « on-t-ils insisté. « Quel est le projet?  »
A peine quelques jours auparavant, elle marchait sans canne, cuisinait, allait chez le coiffeur, parlait politique, passé et avenir, et gardait un gâteau toujours prêt sur sa table pour le visiteur. « Ce qu’elle va retrouver, est-ce cela, intégralement, ou au moins quelque chose qu’on peut appeler vivre ? »
 » Ca suffit  » implore-t-elle tout bas à la énième pose du pénible masque. Les membres de l’équipe, vivants et vigoureux règnent en maitres sur son corps et lui imposent leur optimisme implacable. Ce que le médecin de garde prescrit, ils doivent l’exécuter. Les protestations de madame H sont à peine audibles. Pourquoi entendraient-ils dans ses gémissements de chaton la marque d’une puissante conviction ?

Le soir vient. Elle est mal. Le mal du non mouvement. Au bout du lit, elle n’a pas de point d’appui qui lui permettrait d’utiliser ses dernières forces pour pousser un peu avec ses pieds, ce qui pourrait lui donner l’illusion de bouger, d’agir ! Ses pieds cherchent désespérément une résistance mais ne rencontrent qu’un vide de plus en plus enrageant.

Sa petite fille a un ami professeur dans cet hôpital, dans un autre service. Le matin, il est passé voir madame H et elle en a été honorée. Elle apprécie la considération. Autrefois, sa famille siégeait à la cour du Sultan. Elle sait la valeur d’être dans le champ de vision des grands. Le soir, ce professeur repasse dans sa chambre. C’est un moment où Madame H est confuse et dit n’importe quoi à propose d’un avion qui l’aurait amenée ici, aller et retour, mais elle reconnait le professeur. Elle n’a pas perdu l’instinct de sentir à quelle autorité il faut s’adresser pour être entendu. Elle fait un effort pour que sa voix porte. Elle lui réclame quelque chose pour buter ses pieds, contre quelque chose, sur quoi, elle pourrait pousser, pour bouger, un peu, se tourner, là ça ne va pas ! elle ne peut pas ! il n’y a rien, rien ! La petite-fille croit savoir que l’après-midi, ce médecin a vécu une situation difficile au bloc. Elle est gênée de ce cirque. Elle craint que ça semble une petite chose, un caprice. Le professeur s’en va chercher deux boudins de draps. On fait comme si c’était suffisant. C’est déjà tellement gentil. Elle tend les points de ses pieds, elles touchent un peu !

Les aides-soignants ont  » réinstallé  » madame H pour la nuit. Ils ont subtilisé un des précieux boudins de draps apportés par le professeur pour le glisser sous sa nuque, ça fait une bosse dure. Le cou raidi, elle lutte contre ce nouvel assaillant et contre un autre : son corps a été positionné  juste un peu de travers. Légèrement dévissé. La douleur de cette position est terrible. Elle gémit doucement, elle s’apprête à endurer sa nuit en solitaire. Deux de ses petits-enfants sont sortis pour parler au médecin qui vient de prendre sa garde de nuit, pour lui dire de faire attention à elle, mais elle croit qu’ils sont partis. Lorsqu’ils reviennent auprès d’elle, madame H pousse le soupir d’un naufragé qui verrait arriver un navire. Elle murmure  » tordue… « .
Son visage s’est émacié et a jauni. Ils essayent de la soulever en vain, alertent l’infirmier. Il va passer, il faut attendre,  il a tant d’autres chose à faire, urgentes. Comme hier. Hier, lorsqu’elle a eu soudain faim après quatre jours de jeun et qu’il leur a fallu trouver une compote à l’heure où les cuisines sont fermées. Puis quand il a fallu redresser le dossier du lit pour qu’elle puisse manger. Puis quand il a fallu le rabaisser parce qu’elle ne pouvait plus tenir assise. Face à l’urgence, ce ne sont en effet que des détails.
Au bout d’un quart d’heure il vient. D’un mouvement savant, il la revisse dans le bon sens. Il demande si ça va comme ça, mais sans trop forcer sur le point d’interrogation. Elle a un petit haussement d’épaules et de sourcils dubitatif qu’il interprète comme un acquiescement.  Il est très tard et les enfants de madame H, après d’infinies caresses, finissent par partir. Madame H entend un remue ménage au loin. On amène un nouveau patient.

Il ne faut pas longtemps à la nouvelle position pour égaler en pénibilité la précédente. La seule chose tenable serait de pouvoir en changer de temps en temps. Elle attend, se concentre, prend sur elle, essaye de bouger toute seule, échoue, elle s’affaisse épuisée, cherche son souffle, elle pleure, elle étouffe, elle prie, elle espère mourir, elle reprend courage, après un long dialogue intérieur, elle calme ses scrupules et se décide à appuyer sur le cercle rouge de l’appel infirmier. N’est-il pas dit sur la bande vocale téléphonique de l’hôpital, «  Tout est mis en oeuvre pour que votre séjour …. »

Elle va mourir le lendemain après-midi. C’est la dernière longue nuit de sa vie.

La porte s’ouvre à la volée sur l’infirmier. Il soupire en s’approchant « qu’est-ce qu’il y a encore madame H ? »

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