La mort vit !

On a ouvert la fosse pour y mettre ma grand-mère. Près de son cercueil neuf, je ne m’attendais pas à voir le cercueil de ma mère. Son nom et ses dates sont mangées de vert, la plaque à moitié de biais, le bois est gonflé, humide, le revêtement noir a éclaté. L’imagination galope dessous. Ca restera une image forte, incroyable. D’exhumation intempestive.
Les morts s’immobilisent. Des images d’eux passent, d’autres, sélectionnées, usées d’être contemplées, se pétrifient. Ne plus générer de souvenirs nouveaux, c’est peut-être ce qui les différencie d’avec les vivants. On les fixe dans la temporalité de leur vécu, en des points. Avant que le couvercle fut scellé, sous la lumière savamment tamisée, l’image du corps frêle sous le drap satiné s’était trouvé au cœur d’une mise en scène de l’éternité, faite pour imprimer nos rétines et durer toujours. C’est ce que nous, en haut, croyons parce que nous avons peu d’occasion de regarder en bas.
En bas, j’ai vu. Que l’existence du corps de ma mère s’est poursuivie. C’est un corps mort expérimenté maintenant, familier des bas-fonds, recensé parmi leurs habitants ; un corps bien avancé en science de la décomposition. La capillarité du bois, les échanges tactiles entre la terre et le dedans de satin putréfié. Fioritures désuètes, emballage de bonbon, sont pulvérisés par la majesté morbide de la mort et de son escorte : la vie minuscule et multiple. Maman a l’air parfaitement acclimatée, vieux loup de mort, couleur locale. A ses côtés, le cercueil flambant neuf de ma grand-mère vient d’être déposé. Impeccable. On l’a choisi cher, de bonne facture dans tous les sens du terme, chêne massif, boules de cuivre, jolies finitions ; de la belle ouvrage telle qu’elle l’appréciait, façon bibliothèque cossue, qui n’aurait pas départi dans son salon bois et cuir.
A ma famille, ma mère, mes grands-parents, l’entretien a été leur truc de leur vivant. L’encaustique, les produits efficaces, la rénovation. Eradiquer tout ce qui est susceptible de détériorer fut un de leurs crédo. Sur eux comme autour d’eux, tout était propre et soigné ; bien. Je m’interroge, n’est-ce pas ça la mort, aussi : ce qui est maintenu dans un état? Et la vie, n’est-ce pas aussi ce qui bouffe, ronge, abime, tue?
Après huit ans de séjour sous terre, le cercueil de ma mère était diablement plus vivant que le cercueil verni de ma petite grand-mère.

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3 réponses

  1. Nicole Deshaies

    Très beau texte. Je ne dirai pas super, ce serait déplacé vu le contexte de la mort. J’avais pensé à toi ce jour là, justement parce que tu allais te confronter à cette vision du cercueil de ta mère 8 ans après, mais je n’ai pas osé te dire combien je te soutenais par la pensée. NiNi

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