Du théâtre ou quoi?

Une spectatrice a dit ce qui l’avait frappée : être dans la vie normale et que tout à coup, tout bascule. « Vous vous êtes mis à être méchant et à nous houspiller alors que la seconde d’avant, tout était, oui, normal. » Elle en avait été bouleversée. Pas moi. Moi, j’avais ri. C’était un jeu. D’acteur. Nous public, nous étions au début du voyage de migrants dont nous étions censés faire partie. Un groupe peut-il être de migrants quand il est de spectateurs? Malgré sa gueule en lame de couteau et ses gestes brusques, le comédien qui jouait le passeur n’avait rien de flippant. Sous ses cris, nous rasions les murs du Musée de l’Immigration par l’extérieur, sommés de nous cacher, de nous accroupir, bousculés pour de faux par ce mafieux fantoche. Cette femme a marché. Elle s’est immédiatement mise dans une peau clandestine. Pas moi.
J’ai ri de quoi ? Pour me prouver que ce n’était pas vrai, pour me tenir à distance ? Ou à cause de ce personnage clownesque ? Tenue à distance j’étais, et m’interrogeant : vivre une migration factice est-ce l’approcher émotionnellement ?
Le spectateur n’est pas inclus dans une dramaturgie construite. Il reçoit l’injonction d’être partie prenante alors qu’il est laissé sur le bord et qu’il n’intègre l’histoire que par le mime. S’accroupir au bord d’un mur en se faisant beugler dessus suffit-il ?
Puis on nous fourgue dans un fourgon. Un faux russe distribue des fonds de bouteille d’eau croupie. On nous boucle dans le noir. Pour d’autres raisons que migrer, une part de ma famille s’est retrouvée reléguée en rang de bétail dans un fourgon, elle aussi. Bien des fois, j’ai tenté de comprendre et de m’y transposer. Et si le moment était venu?… Mais non. Une bonne narration, un récit dépouillé, ou même certaines archives absurdement tamponnées, m’impliquent plus fort que cette pantomime.
Puis, dans ce fourgon enfin, émerge une histoire. L’un d’entre nous s’anime, une femme noire vibrante de crainte. Une bande-son contribue à la raconter dans ses espoirs et sa détresse. Un débat de sociologues y est entremêlé façon zapping. La pièce commence.
Parmi nous, la femme se fait toute petite, se cache, puis elle subit un viol, elle est battue par le Russe, c’est éprouvant d’y assister. Nous apprenons des faits effroyables sur les conditions du voyage, la perte d’identité. La traversée d’un migrant est un tunnel aveugle dont il n’immerge pas entièrement vivant, car son intégrité y est détruite. C’est poignant. Je ne ris plus. Mais si je suis touchée par l’histoire de cette femme et à travers la sienne, par celle de tous ces malheureux, je ne me sens pas pour autant être sa compagne d’infortune.
Notre position est toujours ambiguë. Qui sommes-nous à cet instant, nous, pseudo-migrants et faux public. Au viol de cette femme, puis à sa mort par coups, personne ne réagit. Mais plus qu’une affaire d’humanité, la réaction n’est elle pas plutôt liée à la capacité de chacun à intégrer le fictif comme étant la réalité?
Les questions qui se posent à nous sont-elles les bonnes? Sommes-nous confrontés à l’ignominie de notre indifférence, destinée à nous faire honte, ou plutôt à notre faculté à adhérer à un jeu de rôle, sachant que celui est « dramaturgiquement » bâclé ? Comment gérer que la comédienne n’ait pas réellement soif, ne soit pas réellement violée ni battue à mort? Doit-on avoir honte de rester physiquement à distance ? Alors que nous abandonnons le corps de la comédienne dans le fourgon, je garde le goût d’avoir été maladroitement manipulée.
Une discussion post-pièce est proposée avec la troupe, les auteurs et le metteur en scène. Dans la réalité, me dit celui-ci, les compagnons d’infortune ne réagissent pas non plus, car ils risquent la mort. La réaction de l’un, c’est la fin de tous. Trouble. Ce serait cela, le but, nous mettre en position de non-réaction parce que cette non-réaction est vraie? Mais quand les motivations qui y mènent sont radicalement autres, peut-on en tirer des conclusions?
« Peut-être que j’aurais laissé faire, comme les autres, dis-je, mais au moins, aurais-je des gestes de compassion. Une caresse, un mot tendre, un soin, une écoute… »
Parfois, répondent les artistes, le groupe réagit.  Il en a été vu qui ont donné de l’eau, ou qui se sont interposés.
« Lorsque la compassion se manifeste, dit la comédienne, je la reçois vraiment. Les mains de spectateurs qui se tendent vers moi me font du bien. Chaque petite attention compte. »
Elle était criante de vérité, bouleversante, dans son rôle, je réalise soudain que ça n’en est peut-être pas un. Elle aurait traversé cela par le passé et pour elle, jouer signifie revivre…Notre rôle, à nous public, serait ainsi défini : il s’agirait de la réparer. Entrevoyant cela, que ce n’était peut-être pas une pièce, mais la catharsis d’une femme migrante devenue comédienne, j’aurais voulu y retourner, dans ce fourgon, l’abreuver, panser ses blessures et démolir symboliquement ce Russe bestial.

La démarche de l’équipe « Ticket » (Une deuxième version met en scène des hommes), qui se donne depuis huit ans, est sincère et documentée, à base de nombreuses interviews de migrants et d’une enquête sérieuse sur le terrain. L’histoire de la migrante atteint sa cible au coeur, nous informe et nous interroge sur les inégalités, notamment face au droit à circuler, qui en font la proie des plus sordides trafics. Quant à impliquer le public, pourquoi pas, mais il aurait fallu que son rôle soit pensé. La manipulation pourrait présenter un intérêt si elle n’était pas un simple artifice, une source d’embrouille morale qui loupe l’occasion de poser les bonnes questions.

Envie d’éprouver vos propres réactions face à ce spectacle ?

TICKET spectacle au Musée de L’Immigration_ Porte Dorée à Paris

cliquez ici.

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3 réponses

  1. Nicole Deshaies

    N’ayant pas assisté à ce spectacle ou plutôt à cette réalité transposée, je ne sais qu’elle aurait été ma réaction.Touchée, émue, compatissante certainement. Prête à intervenir ? Je l’ignore, car au fond de soi on sait que c’est une pièce de théâtre, même fondée sur la réalité vécue ou non par les ou la comédienne. Mais justement, dans le respect de leur jeu, on ne peut intervenir. Et s’il n’y avait pas de pièce de théâtre, aurions-nous la force, l’envie d’intervenir ou seulement de montrer un geste de consolation ? Et quel risque à encourir ? Belle expérience peut-être pour spectateurs et comédiens, mais dans la vraie vie, quelles auraient été les réactions des uns et des autres ? Que se passe-t-il dans le métro lors d’un harcèlement plus ou moins grave ? Indifférence, peur, volonté tout de suite émoussée. Alors, que dire et quoi en penser ??? Je ne sais.
    Félicitations au metteur en scène d’aborder une actualité aussi controversée et complexe.
    NiNi

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