Un véritable altruiste

bistro3
Ignace et Baudouin sont au bistrot. Ils ont bu une tasse. On ne sait pas trop ce qu’il y avait dedans. Il est 19 heures trente-cinq et ils sont assis depuis deux heures et demi. Le patron annonce que le bar ferme. Baudouin grimace au moment de se lever:

—Saloperie de tassement de vertèbres. Ignace, donne-moi la main, je ne peux pas me lever.
—J’hésite, dit Ignace debout, son manteau sur le dos.
—Mais enfin, enfin!
—Si je t’aide à te lever, jour après jour et que le jour suivant, je passe inopinément sous un métro, tu seras totalement démuni face à la station debout. Tu regretteras amèrement d’avoir vécu dépendant de moi, parce que tu restera assis sur cette chaise pour l’éternité. Je ne te souhaite pas ça Baudouin.
—Mais si tu me laisses seul dans ce café qui va fermer, avec ce patron qui est une vraie tête de lard, je vais me faire bousculer au bas de ma chaise et jeter dehors à coups de pieds! Tu m’auras laissé battre, ta conscience ne te laissera plus de repos. C’est ce que tu souhaites pour moi?
—Je suis perplexe, car voilà que tu m’embrouilles. Je ne sais pas ce qui est le mieux pour toi. Tu comprends, je souhaite te faire le plus grand bien, car tu es mon ami. Et j’ignore si c’est en t’aidant, ou en te laissant te débrouiller.

Baudouin agrippe les bords la table, crispe les mâchoires et retombe vaincu sur son séant.

—Je décide pour toi : aide-moi. J’en prends l’entière responsabilité puisque c’est moi qui te le demande. Je te promets que quelles que soient les conséquences fâcheuses, je les assumerai totalement.

Ignace tend la main vers son ami puis se ravise.

—Ignace ! s’exclame Baudoin, quoi encore? Qu’est-ce qui te passe par la tête?
— Je me demande, dit Ignace avec gravité, si tu seras plus heureux quand tu seras debout.
—Je serai tellement heureux que je te serai d’une reconnaissance éternelle, tu seras dans toutes mes prières, je négocierait pour toi avec Dieu une place à Sa Droite.
—Ah! se récrie Ignace, voilà justement l’inverse de ce que je souhaite. Non que cette place ne soit pas enviable, mais ce n’est pas mon salut ni ma gloire que je veux acheter par mes actes. J’en vois trop, assis de part et d’autre de Dieu, sur ses genoux-même, dont on se demande s’il n’ont pas fait œuvre charitable que pour fayoter!  Moi, si je te fais le bien, je veux que le seul bénéficiaire soit toi, mon ami Baudouin. Mon cher ami. Et qu’aucune éclaboussure de ce bien ne vienne corrompre la pureté de mon altruisme.
—C’est beau, Ignace, dit Baudouin, le cul toujours sur sa chaise, l’air vaincu. Et c’est rare.
—N’exagère pas, Baudouin, dit Ignace se sentant rougir.
—Si si. Je crois qu’on peut dire de toi que tu es un vrai altruiste.
—Peut-être…
—Si si si.
—Boh, à force de réflexion, je m’en approche peut-être.
—La vérité, Ignace, continue Baudouin en s’échauffant, c’est que les véritables altruistes sont des sacrées plaies ! Mais pourquoi je n’ai pas choisi comme copain un pur égoïste!

Le patron approche.
—On ferme.
Il soulève Baudouin de force et les jette tous les deux dehors avec des coups de pieds au fesses.

 

 

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